L'Équilibre Brisé
L’ère était à l’équilibre. En cette année 3580 du Premier Âge, Aeshan respirait l’harmonie, unie sous la bienveillance des Irniels et la symbiose de toutes les formes de vie. Mais le destin avait déjà commencé à dévider le fil noir de la tragédie.
Ce jour-là, le ciel se déchira. De profondes fissures, noires comme l’abîme, s’ouvrirent dans la voûte céleste, déversant une lumière malsaine, teintée de vert et de jaune, comme si les étoiles elles-mêmes saignaient. Un son déchirant, semblable au grincement des dents de la terre, fit trembler les fondations d’Aeshan. Partout, des yeux levés vers les cieux, les Aeshaniens contemplaient, pétrifiés, ces plaies béantes d’où émanait une menace indicible.
Les deux sœurs Irniels, gardiennes de ce monde, comprirent trop tard que les Dieux Orgardr et Hydromor arrivaient.
L'Invasion des Portails
Dans les plaines d’Elyvus, des portails de pierre noire jaillirent du sol. Leurs contours crachaient des étincelles verdâtres, avant d'ériger une matière visqueuse, une substance vivante qui se répandit pour remplir les portails. Puis vint le grincement métallique, strident, insupportable, comme si les portes de l’enfer s’ouvraient en grand.
Et de ces gouffres émergèrent des légions de créatures aux membres disloqués, aux gueules béantes, assoiffées de chair et de chaos. Mais les Immortels ne tremblèrent pas. Depuis la Cité des Cieux, ils fondirent sur l’ennemi comme la foudre, percutant les lignes adverses avec une fureur divine. Leurs corps, traversant l’air, creusèrent des cratères là où ils atterrissaient, soulevant des nuages de poussière et de sang.
La Bataille de Dirida
Du haut des remparts de Dirida, capitale du royaume d’Elyvus, les soldats diridains virent les colonnes de fumée noire s’élever vers les cieux, obscurcissant le soleil. Au-delà des forêts, les sommets des portails luisaient, menaçants. Puis les cloches d’alarme se mirent à sonner, déchirant le silence comme une lame.
Le roi d’Elyvus, sans hésiter, lança son armée – douze mille hommes, l’acier étincelant sous un ciel maudit. Mais quand ils arrivèrent, ce fut pour découvrir l’horreur. L’ennemi était innombrable, une marée de chairs difformes se battant avec une sauvagerie sans stratégie, sans pitié. Les Immortels, eux, combattaient avec précision et ordre, malgré leur puissance cela semblait insuffisant face à la quantité d'adversaires.
Le général diridain, voyant l’un des portails – plus petit, comme inachevé – d’où sortaient des créatures chétives et maladroites, y concentra ses forces. L’armée d’Elyvus chargea, se joignant aux Immortels dans un dernier sursaut d’espoir.
L'Arrivée d'Hydromor
Alors que la bataille faisait rage, un grondement sourd ébranla la terre. L’une des fissures célestes s’élargit, et de son sein émergea Hydromor. Le Dieu n’était pas entier. Des morceaux de sa chair divine manquaient, comme arrachés, mais sa taille titanesque suffisait à glacer le sang des soldats diridains.
Un rugissement plus profond que la mort retentit quand une seconde silhouette émergea d’un portail – plus svelte, mais tout aussi terrifiante. Les Immortels sentirent la menace avant même de la voir. Hydromor leva ses mains, prêt à écraser le sol, quand l’un d’eux – un guerrier céleste – se jeta sur le Dieu.
D’un revers, Hydromor le balaya, envoyant l’Immortel s’écraser au sol. Mais le soldat divin se releva, plus rapide, sa peau irradiante comme une étoile mourante. D’un éclair, il transperça l’œil d’Hydromor, ressortant par l’autre côté du crâne dans une gerbe de lumière et de sang jaune. Le Dieu hurla, chancelant, avant d’écraser l’Immortel dans sa paume. Le corps du guerrier explosa en une pluie de paillettes dorées et de sang, tandis qu’Hydromor, aveugle de rage, écrasait tout sur son passage – ses propres créatures comme les soldats d’Elyvus.
La Chute de Morniandre
Morniandre, voyant ses enfants massacrés, ne put se retenir plus longtemps. Elle se matérialisa sur Aeshan, mais son corps, inexpérimenté dans l’art de la guerre, fut rapidement submergé par la furie d’Hydromor. Idralwel, sa sœur, tenta de la protéger en érigeant une barrière, mais Morniandre la brisa elle-même, son regard se tournant vers la Cité des Cieux, une larme coulant sur sa joue. Puis tout bascula.
Des centaines d’Immortels s’évaporèrent en un nuage d’étoiles, tandis qu’une lueur rouge, comme la lave d’un volcan, embrasa le corps de Morniandre. Idralwel comprit. Elle puisa dans toutes ses réserves, tentant de protéger Aeshan, mais il était trop tard. Morniandre termina son incantation.
Un éclair écarlate – plus aveuglant que mille soleils – submergea le champ de bataille. Puis le silence. Un silence si lourd qu’il écrasa les vivants, les faisant s’effondrer, inconscients, comme des poupées de chiffon.
Quand les survivants émergèrent des ténèbres, des heures plus tard, ils découvrirent un monde brisé. Les portails n’étaient plus que ruines fumantes. Les Dieux avaient été repoussés, mais Aeshan ne serait plus jamais le même.
Le continent s’était fracturé en huit îles majeures, et Canaan, la terre sacrée, avait été rejetée au cœur de l’océan, perdue dans l’immensité des flots. Idralwel retrouva sa sœur, pétrifiée, son corps en stase, trop faible pour se mouvoir. Traumatisée, dépouillée de sa raison, elle ordonna aux Immortels de rentrer à la Cité des Cieux. Là, elle effaça leurs souvenirs, les plongeant dans un sommeil éternel pour préserver l’énergie vitale de Morniandre. Désormais, une seule Irniel errait, perdue, sur les débris d’un monde qu’elle ne pouvait plus protéger aussi efficacement qu'avec sa sœur jumelle.